Soninké en Europe : soixante-dix ans de travail, de solidarité et de ponts entre deux rives

Rédigé le 07/10/2026
Mamadou SOW


Une main-d'œuvre pour la reconstruction

Dans les années 1950 et 1960, la France reconstruit son industrie et recrute des travailleurs venus de ses anciennes colonies. Parmi les expatriés d'Afrique noire installés en région parisienne, les Soninké, originaires de la haute vallée du fleuve Sénégal (Mali, Sénégal, Mauritanie), sont très largement majoritaires : le géographe Alain Dubresson en comptait environ 64 % dans l'ouest parisien. Environ 40 % de ces travailleurs sont employés dans l'industrie automobile, comme ouvriers spécialisés ou manœuvres, d'autres dans l'aéronautique, l'alimentation ou le nettoyage. À Paris, des éboueurs maliens embauchés par la Ville en 1964 et en 1973 témoignent, dans une étude publiée par la revue Le Mouvement social, de ce travail qui fait tourner une capitale en pleine croissance.


Le foyer, un village en Europe

Logés dans des foyers de travailleurs, qui comptaient environ 180 000 places en France en 1975, ils y recréent l'organisation de leurs villages : caisses de solidarité, cuisines collectives, lits transmis entre membres d'une même communauté, accueil des cousins et des cadets. La Revue Projet décrit ce « village-bis », où un salaire pouvait faire vivre plusieurs personnes en France, la famille restée au pays, voire une partie du village. Dans les années 1970, des comités de résidents mènent de grandes grèves des loyers qui touchent des centaines de foyers et font plier les autorités, comme le rappelle l'exposition de l'association Génériques consacrée à ces foyers entre 1945 et 1995.


Bâtir là-bas ce que l'on gagne ici

Le travail accompli en Europe finance aussi un développement local. Entre 1969 et 1985, dans le bassin du fleuve Sénégal, l'initiative de développement est presque entièrement prise en charge par des expatriés organisés en associations villageoises, selon le GRDR. Écoles, puits, dispensaires et mosquées sortent de terre, souvent avant que l'État ou les communes n'interviennent. La région de Kayes, à dominante soninké, est l'origine d'environ 80 % des Maliens de France. L'Agence de développement régional y a recensé 480 associations formalisées en France, regroupées au sein de la CADERKAF (Le Sahélien). Selon une étude de la Revue européenne des migrations internationales, depuis 2004 ces associations ont participé au financement de 13 % des projets des communes rurales de la région de Kayes, contre 4,4 % pour l'ensemble du Mali. En 1997, une table ronde tenue à Kayes avec le soutien de la Coopération française a lancé un projet de codéveloppement associant les expatriés au financement de leur territoire.


Une présence qui s'est installée et élargie

En 1974, la fermeture des frontières aux travailleurs sans qualification met fin au système de relais entre cousins, et le regroupement familial installe épouses et enfants. Une deuxième puis une troisième génération voient le jour et créent à leur tour leurs associations, en France comme au pays. À partir de 1995, les foyers sont progressivement transformés en résidences sociales. D'autres communautés se sont formées ailleurs en Europe : en Catalogne, une présence née dans les années 1980 compte aujourd'hui environ 4 000 personnes, selon le média Nationalia, qui décrit les efforts de transmission de la langue aux plus jeunes. Cette langue, parlée par environ deux millions de personnes en Afrique de l'Ouest et dans la diaspora, a ses sites d'associations sur Internet depuis les années 2000, comme Soninkara.com, créé à Paris. En 2018, la 5e édition du Festival international soninké, à Dakar, a réuni des délégations venues notamment de France, d'Espagne et des États-Unis (Jeune Afrique).

Soixante-dix ans plus tard, les réseaux de travail, de cotisation et de transmission nés dans les foyers relient toujours le fleuve Sénégal à Paris, à Barcelone ou à New York.


Sources

Alain Dubresson, « Les travailleurs soninké et toucouleur dans l'ouest parisien » ; Mahamet Timera, Les Soninké en France. D'une histoire à l'autre, Karthala, 1996 ; Christophe Daum, Les associations de Maliens en France, Karthala, 1998 ; « Les Soninké venus du fleuve », Revue Projet, 2002 ; Association Génériques, exposition sur les foyers de travailleurs en France (1945-1995) ; Métropolitiques, dossier sur la transformation des foyers ; Le Mouvement social, étude sur le nettoiement de Paris des années 1940 aux années 1970 ; GRDR, documents sur le développement du bassin du fleuve Sénégal ; Revue européenne des migrations internationales, « La dynamique associative des Maliens de l'extérieur » ; Le Sahélien, « Mali : Kayes, le don de la migration » ; Nationalia, « Soninke: the African language that pulses across borders » ; Jeune Afrique, « À Dakar, les Soninkés rappellent leur passé glorieux » ; Mandenkan (OpenEdition), « Les nouveaux sites Internet de la communauté soninké ».

Photo de couverture : « Kayes, pont sur le Sénégal et chaussée submersible », Jacques Taberlet, Wikimedia Commons, licence CC BY 3.0 (creativecommons.org/licenses/by/3.0).